CHAPITRE XXIII
Ce soir-là, Hyacinthe Roquebère retourna rue de Vaugirard avec en poche le passe-partout que lui avait procuré Séraphine. Lorsqu’il pénétra dans la cour de l’ancien hôtel particulier, il aperçut une voiture, un fiacre d’apparence mais plus volumineux, et comprit qu’il s’agissait de ce véhicule loué à la remise du faubourg Saint-Antoine. À la façon dont cette voiture était rangée dans un recoin, les brancards relevés, il déduisait que les Richelet n’envisageaient pas de sortir dans Paris avant le lendemain. Voulant en avoir le cœur net, il pénétra dans les écuries sous prétexte de voir les beaux chevaux des pensionnaires. Du moins de ceux qui possédaient des attelages privés. Un palefrenier, qui se présenta comme étant La Daurade, arrêta de balayer pour lui en montrer plusieurs.
— Ceux-ci appartiennent au baron des Estammières. Il les a achetés de retour de Moscou. Et ceux-ci sont à monsieur Deleury.
— Et ceux des messieurs Richelet ?
— Ils n’en attellent qu’un seul, le rouan là-bas dans le box, une bête de remise mais assez fringante tout de même. Je connais la compagnie du faubourg Saint-Antoine, ils veillent sur le bon état des chevaux et à l’occasion les remplacent sans faire d’histoires.
— La location revient moins cher ?
— Sûrement pas. L’avantage, c’est que du jour au lendemain on peut abandonner voiture et cheval à la remise si l’on veut s’en aller. Les propriétaires d’équipage doivent soit le revendre à perte, soit trouver une écurie où on soignera les chevaux durant leur absence.
— Ces messieurs Richelet sont ici depuis longtemps ? fit Hyacinthe, l’air indifférent à la réponse.
— Plusieurs mois, mais ils s’absentent. Une fois, j’ai ramené la voiture et le cheval faubourg Saint-Antoine. Le neveu effectue des voyages également. Il peut rester loin de Paris plus d’un mois.
Depuis son appartement il essaya de guetter les allées et venues dans le hall de son étage, mais c’était risquer de se faire surprendre à jouer les curieux. Il entrebâillait sa porte mais ce n’était jamais les Richelet qui sortaient ou entraient de leur appartement. Vers onze heures il descendit au fumoir, n’y trouva personne, passa dans le salon, se fit servir du champagne qu’il dégusta en réfléchissant. Parturon avait-il mis la main sur ce cocher de fiacre qui n’avait pas jugé bon de l’attendre chez la marquise ? Il pouvait faire un saut à l’hôtel Saint-Omer, au cas où Séraphine aurait quelque nouvelle. Comme il s’apprêtait à remonter prendre sa pelisse, plusieurs personnes envahirent la salle à manger voisine. Deux d’entre elles prirent place à la table ronde d’un recoin discret. Il ne pouvait s’agir que des Richelet. Le neveu lui faisait face et il pouvait l’observer sans être vu. Âgé d’une vingtaine d’années, doté d’abondants cheveux noirs qui encadraient un visage diaphane parfait de régularité, il affichait une grande arrogance silencieuse, paraissait défier tous ceux qui l’entouraient. Son regard noir brûlait d’intensité sauvage. L’armateur de Marseille vint à son tour, parut surpris de la présence des Richelet, passa dans le salon où, apercevant Hyacinthe, il le rejoignit :
— Allez-vous prendre le souper tardif ? Dans ce cas, nous pourrions nous installer ensemble.
L’avoué donna sa préférence à une table à l’écart, choisit son siège pour surveiller l’étrange couple. Léon Vigale surprit son manège et se pencha vers lui :
— Ils vous intriguent comme ils intriguent tout le monde. Il est fort rare de les voir dans la salle à manger en dehors des heures avancées de la nuit. Ils assistent à des spectacles, vont à l’Opéra. Le garçon doit attirer bien des regards féminins, et quelque dame du monde, voire du demi, finira bien par le détourner de l’autorité de l’oncle.
Il appuya intentionnellement sur le mot « oncle ».
— Je lui trouve un air fatigué et rêveur… Comme s’il avait un chagrin secret.
Ils commandèrent un potage, des huîtres et du blanc de volaille. L’armateur justifia sa frugalité en expliquant qu’il avait invité à midi un entrepreneur des travaux sur le fameux canal de Bourgogne.
— Ses confidences m’ont contrarié. Il ne pense pas qu’on puisse y naviguer avant 1833 ou même 34. Si mon bureau d’affrètement se développe entre-temps, comment acheminerai-je la marchandise ? Par la route les prix sont excessifs. On parle bien du chemin de fer pour l’avenir, mais en verrai-je la réalisation de mon vivant ?
Tout en écoutant le bavard, l’avoué surveillait l’autre table. À plusieurs reprises l’oncle tapota la main soignée de son neveu, comme pour le consoler ou l’encourager. Pourtant, excepté son extrême lassitude, les traits du garçon n’exprimaient aucun sentiment précis. Hyacinthe le trouvait fascinant, voire effrayant. Il s’efforçait d’en noter les caractéristiques, se disant que l’officier de paix Parturon pourrait éventuellement, à partir de sa description, lui en dire plus sur le personnage.
— Auriez-vous des soucis ? demanda le Marseillais. Vous n’avez pas terminé votre potage et juste gobé quelques huîtres.
— Dans notre profession nous avons des raisons de montrer quelques préoccupations. En ce moment j’étudie des dossiers très compliqués et je n’ai même pas le temps d’aller aux Italiens ou ailleurs.
— Je pense rejoindre Marseille la semaine prochaine. Mon fils veille sur notre maison, mais de temps en temps je vais faire un tour là-bas. Voir s’il ne commet pas trop de sottises et me requinquer au bon soleil du Midi.
— Connaîtriez-vous une certaine Rosalie Dupont qui servait à Paris comme chambrière ? Ses parents tiendraient une boutique de verroterie et de pacotille pour les comptoirs africains.
— Rien de ce qui est de Marseille ne m’est étranger, se vanta l’armateur, et je connais la maison qui livre de ces choses par sacs entiers à des navires faisant relâche sur la côte africaine. En réalité cette marchandise est surtout destinée aux navires négriers d’Amérique. Je ne connais aucune boutique faisant ce commerce, seulement la maison Marconi, et s’ils avaient une fille, croyez-moi, elle n’aurait pas l’état de chambrière car ces gens-là sont fort à l’aise. Je peux me renseigner dans ma future lettre.
— Je ne peux vous donner d’autres précisions étant donné le secret de ma profession, mais la fille est recherchée pour des broutilles d’héritages.
— Je comprends, fit l’armateur d’un air pénétré, je ferai le nécessaire sans qu’on en sache rien chez les Marconi.
Pensant que sa soirée était perdue avec la présence des Richelet dans la pension, Hyacinthe ne tarda guère à monter se coucher. Quand pourrait-il user de cette fausse clé pour pénétrer chez eux ? Il l’ignorait. L’affaire pouvait prendre des jours de patience, mais il aurait souhaité en finir vite, de crainte que Vidocq ne lui complique la tâche et ne se montre trop menaçant envers Séraphine. Il faudrait aussi ménager Parturon.
Levé de bonne heure, il regarda par la fenêtre, espérant que le fiacre ne serait plus rangé dans son coin, mais il y était toujours avec ses bras levés au ciel. Il lui fallait donc rejoindre l’étude pour une harassante journée de travail.
Son frère paressait encore dans son lit lorsqu’il pénétra dans la salle des clercs. Séraphine achevait d’allumer les feux. Timoléon, l’air toujours compassé, toujours aussi fier de sa fonction, arriva le premier. Veuf depuis longtemps, il avait élevé sa fille dans l’adoration et elle s’était enfuie avec une sorte de saltimbanque, exigeant l’héritage de sa mère. Il avait appris qu’elle vivait aux Amériques. Sans nouvelles depuis des années, il vivait seul, certainement dans la tristesse et le souvenir du bonheur perdu, mais n’en laissait jamais rien paraître. Narcisse descendit vers onze heures. Parturon ne s’était pas présenté comme le pensait Hyacinthe. Percevant comme un hiatus dans leur complicité de jumeaux, Hyacinthe lui reprocha de lui faire des cachotteries.
— Je t’ai surpris dissimulant des liasses de vieux papiers dans ton cabinet.
— Je consulte des archives et je ne veux pas commettre d’erreur, lui répondit son jumeau. Sois donc sans inquiétude et dis-moi ce qui se passe rue de Vaugirard.
— Rien, mais alors rien du tout. Je me laisse ennuyer par un brave homme de Marseillais et son espoir déçu au sujet du canal de la Seine à la Saône. Si : les Richelet ont soupé hier au soir dans la salle à manger, ce qui est rare.
— Comment sont-ils ?
Lorsque son frère eut terminé la description attendue, il lui fit remarquer qu’il n’avait donné que celle du neveu, omettant de parler de l’oncle. Hyacinthe rougit, comme pris en flagrant délit de perversion, et son frère le taquina là-dessus.
— La frimousse avenante d’un garçon te ferait donc oublier la beauté de madame de Listerac ?
— Tu dis une infamie, s’emporta Hyacinthe. J’avoue que le neveu, Alfred, me fascine dans un malaise inexplicable. Il est très beau mais il émane de lui un froid de maléfice. Il représente le mal à l’état pur, si tu veux mon avis.
Parturon arriva au moment où ils sortaient prendre leur repas chez un nouveau restaurateur que connaissait Narcisse et qui n’avait pas son pareil pour traiter la tête de veau.
— Alors, ce fameux cocher de fiacre ? lui demanda Hyacinthe, impatient.
— Hélas, je sais qui il est et ne voilà-t-il pas que ce voiturier prend l’idée de s’en aller en province, ses patrons ne savent même pas où ! Je trouve cette fantaisie suspecte, maître Roquebère, et je pense qu’on a payé ce Dunaton pour qu’il disparaisse quelque temps. Je ne peux quand même pas lancer un avis de recherche à la gendarmerie, n’étant sûr de rien.
Il restait planté devant eux, espérant soutirer un peu d’argent, mais Hyacinthe n’était pas satisfait de ce rapport.
— Il se trouverait à quelques lieues de Paris seulement. Quand il a une bonne fortune, il s’en va passer quelques jours vers Arpajon, dans une auberge qu’il affectionne. Si j’avais quarante à cinquante francs, je prendrais bien le coucou jusque là-bas. Pour voir. Chaque détail même infime compte.
— Vous me coûtez cher, monsieur Parturon, dit Hyacinthe qui s’en alla ouvrir son coffre.
— C’est un Fichet que vous avez là, remarqua Parturon. L’an dernier, j’ai arrêté un ouvrier de chez eux qui visitait de nuit les coffres qu’il installait le jour. Amusant, non ?
Les deux frères ne trouvaient pas.